Selon Kant, le beau est "ce qui plait universellement sans concept", c'est-à -dire étant connu non pas par le "verstand" raisonneur, mais par une sorte d'intuition de la Raison pratique. Ce qui est étrange c'est qu'ici il y a concordance avec la définition thomiste du transcendantal beau : "Id quod visum placet", autrement dit "ce qui plait à voir". Et pourtant, peut-on dire d'une araignée, qui n'est absolument belle à voir que pour de très rares personnes, et donc pas par "l'ensemble de l'humanité", ne soit pas belle ? Vous admirez ses toiles "cousues" avec patience et vous aimez les prendre en photo à la rosée du matin, et pourtant, cette beauté de la toile est une réalité qui ne peut prendre forme que par l'araignée si laide.
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Aristote va plus loin dans sa recherche. Il n'étudie pas le beau en lui-même, mais plutôt l'art qui exprime la beauté. L'art est selon lui une vertu intellectuelle essentiellement pratique, dont le rôle primordial est l'imitation du réel, de la nature physique ou du monde moral ; mais l'imitation artistique n'est pas pure copie : elle doit se prendre dans le sens d'expression, de signification, en s'efforçant de synthétiser et d'achever les caractères dispersés ou incomplets dans les choses : c'est pourquoi Aristote reconnait à la parole humaine le maximum d'imitation, c'est-à -dire le réel avec toutes ses nuances. Cela serait parfaitement vrai si l'être humain avait la capacité à s'exprimer selon sa propre cause matérielle et non selon la cause efficiente qui le bâtit jour après jour et qui autorise des distinctions et des différences de capacités expansives (et réceptives) chez les êtres.
Le but de l'art, selon Aristote, est le plaisir esthétique qui est avant tout intellectuel, mais aussi sensible. On le constate spécialement dans la "catharsis" où l'âme, admirant dans une oeuvre d'art ses propres passions, s'en trouve délivré et apaisé "comme si l'oeuvre entendue avait donné l'occasion de s'écouler au trop plein des émotions." Ainsi, sont-ce donc les arts qui seraient les sources de résurgences des bonheurs enfantins ? Etant donné que toute la Création dans laquelle nous évoluons est, en elle-même, art en puissance et puissance de l'art, il nous arrive aussi de ressentir ces mêmes flux et reflues d'émotions dans la nature elle-même. La nature est d'ailleurs source d'inspiration pour bon nombre d'artistes, même contemporains. Je citerai ici en exemple Zadkine qui habitait notre belle région et le peintre écrivain Thomas Merton qui a écrit "la nuit privée d'étoiles" et qui habitait lui aussi Saint Antonin Noble Val où il aimait retrouver ce contact avec la nature. Bien évidemment, un grand nombre d'autres artistes, et quasiment tous d'ailleurs, se régénèrent dans la nature et y trouvent autant l'inspiration que les modes d'inspirations. Cependant, la nature a ses excentricités qui échappent à la raison et donc à nos modèles de l'esthétique. Et il faut bien comprendre que n'est esthétique pour l'homme que ce qu'il a l'habitude de côtoyer au point que ces objets courants sont devenus l'empreinte de son signifiant harmonique. De ce fait, il y a des esthétismes qui échappent à notre regard, et qui ne sont pas forcément de belle apparence -selon le mode de contemplation- lorsqu'ils se dévoilent à nos regards d'adulte, précisément parce qu'ils ne génèrent absolument aucune source de résurgence émotionnelle en nous. Or, les émotions étant aujourd'hui les élans de nos rêves d'hier, de nos rêves enfantins, ils sont forcément empreints de nostalgie (ou de mélancolie dirait Jean-Louis Debré) et donc contiennent en eux-même un signifié d'empreinte culturelle. C'est ainsi que l'on peut comprendre que notre vision de l'harmonie, du beau artistique, sont donc toutes deux conditionnés par notre vision dont le champ est limité -ou plutôt dirigé tel un faisceau- par le mode culturel forgé surtout lors de l'enfance où les capacités de réception sont les plus développées. En conséquence de quoi, nous ne pouvons pas affirmer que l'art est lié à cette définition thomiste réductrice et dévalorisante. L'art est parce que l'homme a procédé à un acte de création, de la même manière que la beauté de l'araignée existe en elle-même parce que la toile qu'elle coud nous apparait belle lorsque la rosée et le soleil la font étinceler. Et cette toile nous apparait belle à ces instants précis (alors qu'elle nous répugne lorsqu'un moucheron s'y fait cannibaliser par l'araignée sans qu'il ne puisse lui échapper ni se défendre) justement parce qu'elle rappelle alors à notre mémoire la beauté et la richesse des saphirs ou des diamants pareillement taillés que la forme de cette toile étincelante en trois dimensions. Voici une preuve, s'il en fallait une, que nos notions d'esthétisme sont intimement liées à nos acquis culturels de l'enfance ou dans l'essence des objets rares que sont les saphirs et les diamants, et que ces notions doivent être sinon abolies, en tous cas dépassées pour trouver l'éternelle jouissance du beau. D'ailleurs, si le gout esthétique était le seul signifiant du "vrai beau", comment les chrétiens pourraient-ils croire en un Dieu crucifié ? Avec ces notions philosophiques trop universelles pour être vraies -puisque la vérité est à la fois l'unité de la définition et l'infinité des subtilités- on a enfermé l'homme qui souffre dans le désespoir, car la souffrance est tout autant liée au mal que le mal est lié à la disharmonie esthétique dans les concepts de l'humanité (cf Livre de Job pour le comprendre enfin !). Ces notions jumelant l'esthétisme au beau et le beau à l'art ont donc contribué à l'heure actuelle à l'auto-dévalorisation de l'être humain en souffrance. Vous pourriez rétorquer avec raison qu'il y a confusion entre objets et agents dans notre exemple, que l'araignée est un vivant et que la toile est un objet, que la rosée est un agent qui met en valeur la toile et que de ce fait l'exemple n'est pas concluant sur notre hypothèse. Cela est vrai, mais alors il ne fait que consolider l'hypothèse selon un autre mode d'analyse : l'objet (toile) est donc dépendant des agents (rosée ou poussière) pour la rendre ou belle ou laide. L'araignée, sujet vivant qui créé la toile est certes tout à fait indépendant de la toile et n'est donc pas un agent du laid ou du beau de la toile elle-même (mais elle peut toutefois être un agent déterminant par sa présence réelle ou imaginée sur la toile). Cela est vrai, mais nous convenons cependant que la toile peut paraitre laide lorsqu'elle est poussiéreuse et la renvoie au concept mental de la mort, de la cave, ou de la sorcellerie. Tandis que la rosée est un agent qui renvoie aux concepts mentaux de finesse, de subtilités légères et harmonieuses, de robes de diamants ou de saphirs tellement désirés par nos affects sentimentaux qu'ils en deviennent un "rêve réel" dans les toiles où se dépose la rosée du matin. Ainsi, les quatre éléments qui composent le Monde (terre, air, eau, feu) deviennent les quatre agents du beau dans la matière. L'arbre qui entre en contact avec le feu de la lave volcanique devient un splendide "fossile". L'air et l'eau qui agissent sur certaines pierres sont à l'origine des oxydes aux couleurs si variées qu'elles enrichissent toute notre planète de toutes les couleurs que nous connaissons. L'eau qui rencontre le feu ou le chaud se transforme en vapeurs et prépare les nouvelles pluies à venir. Donc, dans les types matériels de la beauté, tout ce qui est laid est beau en puissance, et tout ce qui est beau peut être laid selon l'action des agents sur ces objets, agents qui déterminent notre évaluation du beau ou du laid à partir de nos concepts mentaux inconscients. De ce fait, tout ce qui est beau n'est pas seulement ce qui plait à voir, et tout ce qui plait à voir n'est pas seulement beau, car tout objet est mis en scène selon les agents qui en déterminent la valeur conceptuelle. Et cette valeur conceptuelle se construit en fonction de nos propres agents culturels qui déterminent notre jugement esthétique.



